C’est le « green card » version française pour les « talents » et « Les compétences » étrangers ou jugés par l’administration comme tel. Cette carte évoque pour certains, réussite, argent et rêve. Ce n’est pas toujours évident. Créée par la loi du 24 Juillet 2006, lorsque Sarkozy était encore Ministre de l’Intérieur pour « organiser » et limiter l’Immigration clandestine, elle est destinée aux artistes, diplômés du Supérieur, professionnels qualifiés, investisseurs, porteurs de projets ainsi que d’autres profils. L’objectif déclaré est de faire participer tout ce beau monde au développement économique de la France et de leurs pays d’origine en développant le rayonnement culturel, scientifique, intellectuel, sportif et humanitaire du pays qui les accueille. Les heureux élus ne pourront exercer une profession que dans le cadre de leurs projets.

A l’époque, cette loi avait provoqué une forte polémique dans la presse de l’Hexagone. Une enquête intitulée « La carte compétences et talents fait pschitt », publiée conjointement sur les colonnes du Nouvel Obs. et de Rue 89 le 28 novembre 2007, effectuée par Lise Barcellini, a sonné comme un coup de gueule contre le gouvernement Sarkozy. Elle fût considérée comme un moyen sournois pour « trier l’immigration » ou encore pire comme un outil de « pillage des cerveaux ». Ce qu’on sait, c’est que sept mois après aucune carte n’avait été délivré par les autorités consulaires françaises en Tunisie. Pénurie d’artistes et de talents? Il fallait attendre le 4 Janvier 2008, pour qu’un site électronique tunisien Webmanagercenter annonce que deux « talents » tunisiens avaient été choisis. Pourtant l’ambassadeur de France à l’époque avait déclaré : « Je suis presque sûr que le premier visa de la carte sera délivré en Tunisie ». Depuis plusieurs de nos compatriotes ont bénéficié de ce titre de séjour. Mais une fois en France, les heureux élus devaient faire face à une dure réalité.

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Bonjour la galère

Lil K. de son vrai nom Khalil Baalouch est un jeune rappeur, devenu célèbre grâce à son tube « sayyeb al laeb », qui signifie « lâcher du lest » et est devenu une idole pour les jeunes, qui comme lui, sont convaincus que l’herbe est plus verte ailleurs. C’est en Mars 2014 que Lil K. débarque à Paris après avoir bénéficié de la fameuse carte « Depuis toujours j’ai souhaité quitter la Tunisie pour « un monde meilleur ». Je cherchais d’autres opportunités. Ayant obtenu le visa, j’arrive en France avec 1700 euros en poche ou un ami m’a hébergé puis de là … Welcome to Paname ! ». Quelle est donc la raison qui a poussé Lil.K qui commençait à avoir un nom dans le Rap tunisien à s’exiler à Paris, ville saturée en arts de tout genre ? Pourquoi prends t-il le risque d’aller à une ville ou il est sans moyens et sans public ? La fameuse carte peut-elle lui offrir un plus ?                                                                                                                                    Lil K. réponds : « Avant même d’entendre parler de la carte et indépendamment de la musique, je voulais aller vivre ailleurs qu’en Tunisie et partir « pour un monde meilleur » qui m’offrirait plus d’opportunités. Je me voyais y construire un meilleur avenir. Je rêvais des USA ou du Canada et pas particulièrement de la France. Même si je n’avais jamais voyagé auparavant, je voulais vivre dans un pays développé avec ou sans musique et j’espérais que tôt au tard la chance allait tourner. Entre temps, en travaillant sur ma musique et en tournant des clips, je suis devenu passionné de mon art. J’ai même crée ma maison de production,  « Benz Music » malgré mes moyens limités tout en continuant à chercher à quitter le pays. Il est vrai que je ne pouvais pas vivre de mon art. » La carte délivrée pour trois ans renouvelables, lui fût délivrée sur la base d’un projet qu’il avait présenté et lui a offert une occasion pour aller exercer son art en France mais uniquement pour une durée déterminée. Lil K. a profité alors de son séjour pour étudier les métiers du son, créer de nouveaux contacts, évoluer dans sa vie artistique et tisser des liens avec des maisons de disques.

Réussir à tout prix

Mais Lil K a bien galéré avant de s’installer n’ayant pas de famille en France. Seul un ami a bien voulu l’héberger pour quelques temps. Il savait qu’il n’allait pas trouver le paradis, ni de « sacs remplis d’argent », comme le croient certains jeunes de chez nous, mais il savait que le pays était plus structuré, qu’il allait bénéficier d’une grande liberté et qu’il allait pouvoir concrétiser ses projets les plus fous. Il n’aurait pas fallu plus que quelques jours avant qu’il ne dépense les 1700 euros. Le plus dur était à venir. Même avec un bac plus deux, il ne faisait pas le poids devant d’autres chômeurs talentueux et bardés de diplômes. En plus, le rythme de vie est très dur et Paris est saturée d’artistes. Il est aussi très difficile de trouver un logement, de trouver du travail et il fut contraint à multiplier les petits jobs pour survivre comme revendre du matériel informatique déclassé, de quoi s’assurer un salaire alimentaire. Mais la vie à Paris est tellement riche en évènements culturels qu’on peut affirmer qu’il y a une vie avant Paris et une vie après Paris. Le résultat est dans son mixtape !

Aux jeunes rappeurs, qui souhaitent comme lui « venir à Paname », Lil K conseille la patience et l’endurance. «  Si tu veux faire tes preuves, viens sur le « terrain », montre ce que tu vaux ! Ici, si tu ne crois pas en toi et que tu perds de vue ton objectif, le but à atteindre, tu ne feras rien de ta vie ! »

L’expérience de Lil K illustre aussi bien les espoirs et les attentes de milliers de jeunes qui souhaitent venir s’affronter à la vie en France et notamment les jeunes artistes. S’il est vrai que la carte  « Compétences et talents » leurs offre un cadre juridique légal pour résider en France, elle ne leurs offre aucune possibilité pour percer dans le métier qu’ils ont choisi et aucune aide concrète à affronter la vie de tous les jours ou à assurer le minimum vital pour avoir une vie digne. Combien sont-ils ceux qui n’ont pas pu aller jusqu’au bout du chemin ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               Par N. Gouja