A peine les derniers bureaux de vote ont-t-ils fermé leurs portes, que les premiers sondages à la sortie des urnes ont commencé à circuler sur la toile et que le classement des candidats à la présidentielle s’affichait sur les écrans des télévisions, qu’une autre Tunisie émergea du fin fond de l’Histoire, révélant ses profondes fractures, ses clivages politiques, idéologiques et mêmes régionaux et ethniques. De quoi avoir froid au dos. C’est un des biens faits de la démocratie que de traduire en chiffres et en courbes les différents aspects de la crise qui secoue la société tunisienne depuis quelques décennies voire plus. Autour de deux candidats, tous les deux emblématiques, se sont cristallisés ce 23 novembre 2014, les espoirs et les déceptions, les aspirations et les peurs, les joies et les haines qui traversent la société tunisienne au moins depuis l’Indépendance du pays en 1956.

Un Etat, deux pays

Car le pays depuis cette époque, qui a vu le triomphe des modernistes sur les conservateurs, des progressistes sur les adeptes à un retour à un âge d’or hypothétique de l’Islam et de l’Etat jacobin sur les velléités d’un retour au règne des castes et du tribalisme, n’a jamais connu des élections présidentielles aussi libres et aussi transparentes. La Tunisie se révèle ainsi à elle même avec toute sa splendeur et ses diversités, sa grandeur et ses servitudes mais aussi ses peurs et ses angoisses. Il est un fait que personne n’ose contester, notre pays n’est pas aussi unifiée qu’on veut nous faire croire, en dépit d’une nouvelle constitution, enfantée dans la douleur et aux forceps, qui est loin de faire l’unanimité même au sein du microcosme politique. La Tunisie semble désormais un Etat divisé en deux pays.

Béji Caïd Essebsi, vétéran du Bourguibisme, descendant d’une aristocratie déchue mais éminent politicien, leader historique du courant libéral destourien et surtout nouveau leader d’une nouvelle coalition regroupant destouriens, syndicalistes, anciens de la gauche démocratique, laïcs purs et durs, représentant d’un Islam éclairé, contre Mohammed Moncef Marzougui, ancien droit-de-l’hommiste actuel Président provisoire, ancien pan arabiste qui s’était mis au service de l’oncle Sam, enfant d’un douar reculé du sud et vouant une haine vengeresse à Bourguiba et surtout cache sexe d’un Islamisme radical sous ses formes salafiste et nahdhaoui. Le scrutin a ainsi révélé la grande fracture jamais résolue, sauf que désormais, si tout va bien et même si elle ne va pas être totalement résolue par le vote le 21 Décembre 2014, cette fracture ne pourra plus jamais être occultée ou niée. Comme le disait l’ex chancelier autrichien Kraïski, un des grands leaders de l’Internationale socialiste : La démocratie est l’art de réunir autour d’un tapis vert, des belligérants qui étaient sur le point de s’entretuer. C’est exactement ce qui s’est passé chez nous ! Mais l’enjeu est loin d’être terminé.

Un pays à la dérive

Oui, il est vrai, que la Tunisie, à travers une « révolution » avortée depuis les premiers jours, un long chemin cahoteux fait de convulsions sociales, de violences limitées comparée à ses voisins, de rêves et de cauchemars, de conflits qui puent le tribalisme et le régionalisme , de la montée en puissance d’un islam radical qui a pu s’approprier démocratiquement le pouvoir à cause de la trahison d’une partie de ses élites laïques , ainsi que l’installation sur notre territoire d’un « terrorisme durable », a pu enfin accéder au statut d’un pays reconnu comme « démocratique », mais à quel prix et jusqu’à quand ? L’enjeu pour n’importe quelle nation n’est pas uniquement de devenir démocratique, mais de mettre cette démocratie acquise souvent en payant un lourd tribut, au service de ses intérêts, sa souveraineté et sa prospérité. L’on sait ce qu’il en est advenu des démocraties faibles, pauvres et vassales d’autres Etats fussent-t-ils eux-mêmes démocratiques. L’enjeu réel des élections présidentielles notamment est de ne pas tomber dans la servitude, de restaurer son indépendance politique mis à mal par l’inféodation d’une certaine partie de la Troïka à des puissances étrangères ou à des axes politico guerriers crées pour les besoins d’une stratégie d’hégémonie internationale et régionale et qui seront aussi éphémères que le fameux hilf Baghdad crée par la CIA au Moyen Orient au début des années cinquante pour contrer l’avancée de l’Empire soviétique. Notre pays qui, depuis la fin du 18ème siècle a toujours eu à gérer les équilibres entre puissance rivales, a suffisamment de ressorts pour éviter de tomber dans le piège de l’alignement sur les unes ou les autres puissances, régionales soient-elles ou internationales. Il faut le dire clairement, ce n’est pas Mohammed Moncef Marzougui et ses alliés nahdhaouis qui pourront éviter à notre pays un tel risque, car ils sont déjà alignés, en plus de leur incompétence structurelle. Si par un malheureux hasard, ou par un malicieux tripotage des urnes, puisque celles-ci ont déjà livré une partie de leurs secrets, Moncef Marzougui passe, il faut dire adieu à notre espoir d’édifier un pays souverain, démocratique et prospère. Même ses plus proches conseillers l’ont déjà affirmé : MMM , maniaco-dépressif et incompétent risque de saborder la barque Tunisie. La balle serait donc dans le camp de Beji Caïd Essebsi, qui ne doit plus faire les mêmes erreurs que lors de son passage au premier ministère et qui doit rectifier rapidement le tir, rectification déjà commencée par le gouvernement Jomaa. Le dossier libyen pour ne citer que ce cas, est une ligne rouge qui ne doit être franchie par aucun de nos gouvernements, car c’est un bourbier crée à dessin pour nous rendre encore plus vulnérables. Béji Caïd Essebsi nous avait à l’époque entrainé dans un conflit qui n’était pas le nôtre et le pays a du payer un prix fort, dont les tonnes d’armes saisies ne sont que le côté apparent de l’Iceberg. C’est à cette condition que notre souveraineté sera sauvegardée !

Vaincre le terrorisme ou périr

Le principal démon qui risque d’aggraver la fracture sociétale qui s’est illustrée à merveille dans les résultats des derniers scrutins est l’émergence sur les terres de l’Imam Ibn Arafa d’Ibn Khaldoun et du shaykh Tahar al-Haddad, du terrorisme salafiste, représenté actuellement par l’organisation jihadiste ansar al-chari’a. Rached Ghannouchi n’avait pas tort quand il disait que les militants de ansar al-chari’a lui rappelaient sa jeunesse. Pas besoin de le démontrer car sa biographie l’atteste sans aucun doute. Entre le salafisme et le salafisme jihadiste, il n’y a qu’une fatwa, que n’importe quel autoproclamé Imam peut franchir allègrement quand sa prétendue foi lui dicte de déclarer la guerre aux « impies ». Le cas d’Abu Iyadh en est le sinistre exemple. Le salafisme jihadiste ne se distingue des autres salafismes que par le passage à l’acte. Ils sont combien qui, comme abu Iadh et ses disciples, sont prêts à franchir le pas ? Certainement des milliers sans compter les milliers qui sont déjà à l’œuvre en Syrie, en Algérie, en Irak, au Mali. C’est qu’il y avait un terreau fertile que tous les gouvernements de la République, depuis l’apparition du phénomène à la fin des années soixante-dix ont échoué d’éliminer. Ce terreau continue à fournir des légions de candidats au « jihad », car la source est bien loin d’être tarie. Tant que notre société et non pas seulement l’Etat, continue à amalgamer politique et religion, tant que tout exclu des biens faits de la prospérité et de la modernisation sociétale pourrait se transformer en quelques mois en un dangereux terroriste. Encore plus, tant qu’à la tête de l’Etat, se trouvent des apprentis politiciens qui sont régulièrement tentés d’utiliser ces salafistes comme chair à canon dans leurs batailles pour accéder au pouvoir, tant que le terrorisme islamiste continuera à recruter parmi nos jeunes. Seule une union nationale sans faille, contre le terrorisme qui exclut tous ceux qui pactisent avec cette hydre à plusieurs têtes, peut créer les conditions, non pas pour venir à bout totalement du terrorisme, mais pour le circonscrire dans des zones et des limites gérables par l’Etat. Pour cela, il faut des hommes d’Etat et non des pseudo-défenseurs de pseudos droit de l’homme. Le vote des centaines de milliers de gens pour le candidat Marzougui, prouve que notre société est loin d’être immunisée contre ce phénomène et que beaucoup continuent à croire que les terroristes sont « leurs enfants » égarés. Quand la faille est aussi grande entre les deux camps, il y a lieu de s’inquiéter pour l’avenir de la Tunisie. Ce n’est pas un lapsus ou un simple écart de langage, quand Marzougui qualifie ses adversaires de « taghout » terme à connotation religieuse, crée par les doctrinaires du salafisme pour désigner ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis mortels. Cela ressemble plus à un cri de rassemblement des tous les « jihadistes » pour désigner les hommes à abattre, du moins électoralement parlant si non par les armes. Ne commettons pas l’erreur de croire que ceux qui ont porté Marzougui au second tour vont accepter facilement et docilement la défaite électorale. Seule la vigilance d’un Etat de droit fort, respecté et craint est à même d’imposer l’ordre démocratique. Pour cela nous devons être tous unis contre le terrorisme et pour protéger la jeune démocratie tunisienne.