De Munich à Los Angeles : Un vol continu de 12 heures et c’est mon plus long voyage depuis que j’ai commencé à sillonner le monde il y’a 40 ans ( Ah !on vieillit vite et souvent sans s’en apercevoir ). Le décalage horaire entre le vieux continent et le nouveau monde est de neuf heures, mais les sensations provoquées par ce premier voyage au pays de l’oncle SAM me secouaient tout le temps comme une violente tempête et m’empêchaient de dormir. Macbeth de Shakespeare n’a-t-il pas dit que « l’Amérique tue le sommeil »? Le survol de Groenland a duré plus que 4 heures, celui de la Baie De Hudson Presque 3 heures. Et voila que l’avion survole le «desert des esclaves ». Rien qu’une terre aride couleur de cuivre et des montagnes nues marquées par une désolation millénaire. Ma négligence à remplir les formulaires m’ont coûté cher. Les policiers, tous d’origine sud-américaine étaient très sévères avec moi. Après une demi-heure lourde et pénible, une femme blanche très gentille intervient, avec un large sourire, m’a délivré de la toile d’araignée. Et me voila libre. Le chauffeur d’origine coréenne qui m’attendait, m’a mis dans une luxueuse voiture noire et a fini par me déposer devant la Villa AURORA où je devais résider jusqu’au début de la nouvelle année (2013).

VILLA AURORA

Située sur une colline, dans un quartier très chic, avec une superbe vue sur le Pacifique, Villa AURORA est la propriété de Lion Feuchtwanger, un intellectuel cosmopolite et un écrivain allemand d’une grande valeur. Appartenant à une riche famille industrielle juive, il avait quitté Munich où il est né en 1884, pour étudier la philosophie à Berlin. Maîtrisant plusieurs langues comme le français, l’anglais, l’espagnol, l’italien ainsi que le latin et l’ancien grec, Lion se voit attiré par la vie intellectuelle bouillonnante de la capitale allemande de cette époque. Il n’avait pas tardé à devenir l’une de ses figures les plus influentes et les plus rayonnantes. En1908, il avait fondé une revue culturelle « Der Spiegel »(Le Miroir) qui allait devenir la porte parole des mouvements d’avant-gardes littéraires, artistiques, philosophiques et autres .En 1912, il s’est marié avec Martha Loffler qui lui restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie! Ensemble, ils avaient effectué un long voyage qui les a amené jusqu’à la France, l’Italie et la Tunisie. Mais l’annonce de la première guerre les avait surpris au pays d’Hannibal alors qu’ils voulaient jouir des délices de Carthage. Etant de nationalité allemande, les autorités coloniales françaises les avaient mis en prison mais pour une très courte durée car ils avaient réussi à s’enfuir !

Après la fin de la première guerre mondiale, Lion avait repris ses activités littéraires au sein des mouvements d’avant-garde. Généreux, fin de culture et d’esprit, il était au cœur de la vie folle de Berlin d’après-guerre. Sa grande maison était ouverte la nuit comme le jour aux jeunes poètes, écrivains, artistes et penseurs. Bertolt Brecht qui jouira plus tard d’une célébrité mondiale et Walter Benjamin qui se suicidera aux frontières franco-allemandes en 1941, lui étaient très proches. Les romans historiques qu’il avait publiés en cette période l’avaient placé au premier plan de la scène littéraire allemande. Son roman « Le juif Suss » sera traduit en 20 langues !

Lion Feuchtwanger était parmi les premiers à annoncer les dangers de la montée du nazisme qu’il considérait comme un mal, danger qui ne tardera pas à ronger l’Allemagne. En 1933, les nazis se sont vengés de lui. Après sa fuite en France, ils avaient saccagé sa maison, détruit ses manuscrits et brûlé ses livres. Le gouvernement de Vichy l’avait incarcéré deux fois mais il avait réussi à gagner les Etats-Unis où il s’était installé à Los Angeles. La Villa AURORA qu’il avait construite en 1940 était devenue le lieu des rencontres des écrivains et des artistes allemands en exil comme Thomas Mann, son frère Heinrich Mann, Bertolt Brecht , Fritz Lang et bien d’autres célébrités.

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Mort en 1958 suite d’un cancer d’estomac, lion Feuchtwanger reste jusqu’à nos jours une des figures les plus flamboyantes d’une littérature qui se veut citoyenne et qui ne capitule pas devant les coups de boutoir que l’histoire, porte à la démocratie et aux droits de l’homme.

Ma première nuit 

Me voilà donc dans cette villa devenue depuis le début des années 90 une résidence pour des écrivains et des artistes du monde entier. Luxe, calme et volupté, les troubles, presque quotidiens, qui secouent mon pays sont très loin maintenant. Rien ne pourra m’empêcher de travailler, de méditer, de rêver. Ah !Comme je suis heureux !

Aucun signe de fatigue et aucune envie de dormir. C’est comme si je venais de me réveiller ! Que faire alors ?!Vider les valises. Arranger le bureau tout en écoutant une musique douce, buvant un verre et jouissant du bonheur d’être enfin arrivé à la destination finale !

Vers 11 heures du soir j ai tenté de me promener dans le jardin mais un froid vif m’a vite repoussé. Je m’étend sur le lit et je continue à lire le livre de l’italien Pietro Citati sur le grand Kafka ; Quel charme ! quelle profondeur ! quelle classe ! Je n’ai jamais lu sur l’auteur du « Procès » un livre aussi merveilleux et aussi profond ! Il est à la fois une biographie comportant tous les détails sur la vie intime et familiale de Kafka ainsi que sur sa carrière littéraire. Un essai critique éclairant le sens philosophique et métaphysique de son œuvre et un roman passionnant sur le mythe d’un écrivain majeur de notre temps. Auteur de plusieurs biographies concernant Alexandre le GRAND ,Tolstoï, Goethe , Katherine Mansfield, né à Florence en 1930, Citati est un critique et un essayiste d’une profondeur rarissime dans le monde littéraire d’aujourd’hui. Sur lui, Italo Calvino, un autre génie de l’Italie avait écrit :  « Tout devient chez lui récit à base de coups de théâtre, d’inversions d’itinéraires, d’explorations aventureuses et de voyage intérieur, d’élans, d’euphories et d’abîmes de dépression, dans une succession qui évoque l’orchestration modulée des mouvements musicaux . »

La fin du livre est très touchante; Kafka agonise. Secoué par une violente fièvre, il délire. Il prend son ami Klopstock pour sa sœur Elli et lui crie enragé : « Ecarte toi, Elli, pas si prés, pas si prés … » puis d’un geste brutal il ordonne à l’infirmière de quitter. Ensuite il arrache sa sonde et la jette au milieu de la pièce : « Assez de cette torture. Pourquoi la prolonger ? » Lorsque Klopskop s’éloigne du lit pour nettoyer la seringue, Kafka lui dit : « Ne partez pas ! » ; Non je ne pars pas répond Klopstock, d’une voix profonde, Kafka reprend : « Mais c’est moi qui m’en vais”.

Le rêve

Le sommeil arriva enfin. J’ai rêvé. Je me suis vu sur une plage désertique. La mer était très agitée et il faisait très froid. Une peur noire s’empara de moi. J’ai voulu m’enfuir mais mes pieds étaient lourds comme des pierres. Subitement surgirent du brouillard de belles filles presque nues, et commencèrent à chanter et à danser. Charmé je me suis calmé. Mais un géant noir vint vers moi menaçant, vociférant des injures et des insultes en dialecte tunisien. Ma peur redoubla de fureur. Et quand le géant n’était qu’à quelques pas de moi, je me suis réveillé. Il est six heures du matin ! Il pleuvait à torrents. Le Pacifique était très sombre et le beau jardin frémissait en attendant le jour. « Welcome to Los Angeles » me dis-je et de nouveau je me suis fourré au lit espérant dormir de nouveau !

(à suivre)