A deux jours d’un scrutin décisif pour le pays, qui s’apprête à élire son premier Président au suffrage universel libre et transparent, une vidéo portant un message de terroristes tunisiens de l’Etat Islamique (EI) circule à une vitesse folle sur la toile et provoque un tollé chez les internautes tunisiens. Première constatation, les auteurs ont réussi à propager leur message. Cette réussite est essentiellement due au fait que les terroristes revendiquent les deux assassinats qui ont visé Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, deux leaders de la gauche réunie au sein du Front Populaire et dont les commanditaires ne sont pas encore connus malgré l’élimination de Guadhguadhi et autres présumés assassins et l’arrestation d’autres. Un certain Boubaker al-Hakim, que l’enquête désigne comme celui qui a donné les ordres est toujours en fuite. Certaines informations le situent en Libye, à Derna précisément dans l’Est du pays ou il se prépare avec d’autres à lancer ses kamikazes contre la Tunisie. Mais l’enquête sur le meurtre des deux leaders semble trainer, ce qui a poussé même Béji Caïd Essebsi à l’utiliser comme un argument de campagne électorale pour rallier les sympathisants du Front.

Amalgame et Intox

L’apparition de cette vidéo a donné lieu à des interrogations. Certains ont désigné Abu Bakr al-Hakim, comme le personnage qui se présente comme Abu Moukatil, or qu’est ce qui empêcherait ce terroriste recherché activement par toutes les polices de se présenter sous son vrai nom surtout qu’il se présente à visage découvert ? Pourquoi a-t-il choisit de revendiquer maintenant les deux meurtres ? Ce timing a-t-il un objectif ? Y’a-t-il aussi une volonté de certaines officines de faire diversion pour occulter la vraie la question : Qui est le véritable commanditaire de l’assassinat de Chokri Belaïd et de Mohammed Brahmi ? Pourtant, la photo diffusée par les services du ministère de l’intérieur correspond à l’image de Abu Moukatil diffusée par la vidéo. Toujours est-il que cette vidéo ne semble pas, contrairement aux allégations de certains confrères, avoir été faite pour perturber le scrutin car, des vidéos similaires ont étés produites pour d’autres pays, d’autres objectifs et à d’autres dates.

En effet, Points.tn a mené sa petite enquête et a pu découvrir que la même maison de production « Al Iitisam », a produit le même message sous forme de «  Lettre aux musulmans de… » (Risalat ila ahlina fi…) pour les jordaniens le 3 Mai 2014, les Bahrini le 27 septembre 2014, une autre adressée aux musulmans du Canada où un citoyen anglais s’adresse à ses concitoyens musulmans, datée du 7 décembre 2014, une datée du 20 octobre de la même année , en anglais, adressée aux musulmans anglais, américains et australiens et enfin une lettre adressée en français, par un français d’origine arabe aux musulmans français. Bref une maison de production spécialisée dans les menaces terroristes, qui produit en séries des lettres ou des lascars habillés et maquillés comme des acteurs, délivrent des messages de terreur et de haine. Côté technique, la vidéo adressée aux tunisiens ne manque pas de professionnalisme. Cela transparaît à travers le générique, l’habillage, le son, les effets sonores ainsi que le graphisme. Côté mise en scène, les « terroristes » sont habillés d’uniformes noires, type Ninja, des couvre têtes afghans et ils portent des barbes trop propres, biens peignées, avec une partie rasée à la mode salafiste et sont munies d’armes qui ne semblent pas encore avoir servi. Cela nous rappelle curieusement les acteurs de films d’actions américains en djihadistes. Même leur façon de s’adresser au public est accompagnée d’effets sonores, de zooms, de gros plans… Bref du grand art, visant à impressionner et à propager la terreur parmi leurs ennemis (irhab). Il est clair qu’on est en pleine guerre psychologique, et les terroristes de l’(EI) ne manquent pas de professionnels. La vitesse avec laquelle la vidéo s’est propagée prouve qu’ils ont réussi leur coup médiatique mais ne prouve pas que leur discours a atteint leurs cibles.

Qui sont les « taghouts », infidèles qu’ils veulent abattre ?

La lecture du discours contenu dans la vidéo est édifiante. Tout d’abord, sont visés Ali Larayedy et Ben Jeddou, tous les deux ministres de l’intérieur depuis le déclenchement de la guerre entre l’Etat tunisien et les groupes terroristes. Ensuite Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi, les deux principaux leaders politiques des deux plus grandes formations qui contrôlent les institutions de l’Etat. Marzougui ne figure pas parmi les personnes classées « taghout ». Pourquoi ? La réponse nous semble évidente : Ce n’est pas leur ennemi ni d’ailleurs Mustapha Ben Jaafer. Et enfin tous ceux qui appartiennent à l’armée et à la police sont devenus leurs cibles. Pour ces terroristes, la fatwa est claire, il est licite d’assassiner tous ceux qui représentent le « taghout » et leur sang « est licite ». Celui qui se nomme Abu Mouquatel, affirme sans sourciller : «  Oui c’est nous qui avons tué Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi ! »  Et de poursuivre : «  Nous allons retourner pour vous tuer ! Nous allons ressusciter la tradition du meurtre politique (ightiyal) ». Sans le vouloir certainement, il nous informe que l’EI n’existe pas encore en Tunisie et appelle ses « fidèles » à le rejoindre en Libye ou en Algérie. Sans le vouloir encore, il nous renseigne que ses « amis »  qui sont à Chaambi et dans les montagnes ne sont pas des tunisiens, du moins pour la majorité, puisqu’il tente d’expliquer «  que eux aussi sont jaloux pour défendre l’honneur des tunisiens (houm yaghirouna ala aaradhikoum). Enfin nous savons que leur présumé « Calife » Abu Bakr al-Baghdadi et un autre dirigeant nommé Abu Mohammed al Adnani ont évoqué la Tunisie, mais on en conclut qu’ils ne sont pas encore décidés d’y déclarer « le Califat ».

C’est un certain Abu Mosaab qui se charge de discréditer les élections qui se sont déroulées et qui se déroulent encore. La sentence est nette. Participer aux élections est un acte de kufr, infidélité et de shirk, associationnisme. Les conséquences d’une telle déclaration sont horribles ! Toute personne qui participe aux élections est passible, selon eux de la peine de mort. Ce qui signifie que ces tueurs vont s’attaquer aussi aux civils. Il critique au passage ceux parmi les salafistes, qui considèrent la Tunisie comme terre de daawa, prosélytisme et non de Jihad, guerre sainte. Vise t-il Abu Iyadh ? Sont-ils une scission de Ansar al-Sharia ? Pourquoi, à aucun moment ils n’ont cité cette organisation et ne se sont pas revendiqués comme ses représentants? Mystère ! Dans une lecture simpliste et rudimentaire, voire archaïque de la fameuse division des sociétés humaines, datant du début du premier siècle de l’Islam, ce Abu Mosab évoque le concept de « Dar el Islam » et « Dar el Harb ». Pour cet énergumène, analphabète de surcroit, la seule dar el Islam, littéralement, maison de l’Islam c’est uniquement les quelques kilomètres carrées qui sont contrôlés par l’Etat Islamique en Syrie, le reste du monde est dar al harb, littéralement, maison de la guerre. Une fatwa, en fait pour justifier les pires crimes et les pires atrocités qu’ils commettent chaque jour.

Les conclusions politiques qu’on peut tirer de cette vidéo-message, sont nombreuses. Tout d’abord la rupture semble être consommée entre les groupes salafistes jihadistes d’un côté et Ennahdha de l’autre, puisque deux de ses dirigeants sont sur la liste des personnes à abattre. Ensuite, le fait de déclarer la Tunisie Dar Harb signifie que le prochain gouvernement, avec ou sans Ennahdha sera la cible des attaques terroristes et que la guerre avec l’Etat tunisien est arrivée à un point de non retour. Enfin, que «  l’Etat Islamique » n’ayant pas encore été déclarée en Tunisie, les coups durs portées par nos services de sécurité et de l’armée, ont dangereusement affaibli les réseaux terroristes à tel point qu’ils ne comptent pas pour l’instant l’instaurer, car il leur faut un territoire à contrôler, Chaambi en l’occurrence qu’ils n’arrivent pas à «  conquérir ». Les menaces et autres fanfaronnades font plutôt partie de la guerre psychologique qu’ils livrent à l’Etat et qui ne peuvent encore que pousser la société tunisienne à se mobiliser contre ce fléau. Reste que le véritable danger qui nous menace campe sur nos frontières. Ce que nos services de sécurité en compris déjà depuis longtemps.

 

La rédaction de Points.tn a décidée de ne pas diffuser la vidéo, car nous pensons que diffuser un tel message sert plutôt les terroristes.