Qui de nous aujourd’hui ne connais pas, de près ou de loin, une personne qui s’est faite emprisonner?

Ces dernières années ont été les « années portes ouvertes » de la prison Tunisienne, les juges d’instruction en particulier se sont distingués par leur tendance à émettre des mandats de dépôts, tout azimut. Résultat, la Tunisie est le seul pays au monde ou les deux tiers des incarcérés n’ont pas encore été jugés et leur nombre s’est élevé de 16000 en 2O10 à 26000 en 2014 ; Un article assez pertinent a été publié par le journal électronique Kapitalis, écrit par Imed Bahri et intitulé « la loi de l’omerta dans les prisons Tunisiennes ». Un autre article publié sur le site de business news intitulé « Derrière les barreaux, un monde à part » de Dorra Megdiche Meziou a révélé les horreurs vécues dans les prisons tunisiennes. D’autres journaux ont fait état de cas de violences et de tortures sans que cela n’émeuve les défenseurs des droits de l’homme Sans oublier le feuilleton Maktoub 4 qui a réussi à mettre au grand jour ce qui a toujours été caché et qui a fait découvrir au grand public les atrocités commises par certains geôliers.

Rappelons-nous, le cas d’espèce de l’affaire (Yahya Dridi, Abdallah Yahya, Mahmoud Ayed et Slim Abida), quatre artistes arrêtés pour consommation de stupéfiant suite à une descente des forces de l’ordre au domicile d’un de leurs amis au quartier Lafayette de Tunis en septembre 2013. Une affaire qui jusqu’à aujourd’hui reste assez Floue. Yahya a été arrêté pour trafic et consommation de stupéfiant, proxénétisme, prostitution, association de malfaiteurs. Un minimum d’une peine de sept ans rien que pour la vente de stupéfiant. Yahya, livre dans un témoignage à Points.tn les horreurs de ce qu’il a vu ou vécu.

El Habs, ce n’est pas qu’une structure carcérale, mais c’est aussi tout un concept de survie et de gestion du temps. « La prison n’est pas un endroit ou l’on peut découvrir quoi que ce soit, on est tellement en situation de stagnation que l’on crée des rêves pour tenir le coup et on vit avec l’espoir de sortir, l’espoir de l’après, car il y’a toujours un avant et un après » déclare Yahya. La période d’El habs en elle même ne compte pas, car elle est vécue comme un temps perdu, pour un an comme pour trois ans ou dix ans. C’est une phase de néant à vivre en vain. C’est du « Batel », comme on dit, mot qui exprime l’illusoire et le non-valable. La vie tourne en boucle, les mêmes choses, les mêmes gestes sont refaits ou presque tous les jours. Du coup il se crée un phénomène que l’on appelle « Klem Habs ». Ces choses que l’on se promet de faire ou de ne plus faire une fois dehors, mais qui sont tout de suite oubliées une fois la personne libre. La plupart des prisonniers jugés pour délinquance récidivent. « La prison ne change pas les gens. Si tu es comme ça tu le restera toujours. La prison t’ouvre les yeux, t’en apprends plus sur toi et au mieux elle te fais prendre conscience de l’importance de la vie ». Une façon très particulière de vivre El Habs.

El Habs Kadhab

« El habs kadhab! El habs kadhab! El habs kadhab! La prison s’oublie. Pour dix mois de détention, si j’arrive à décrire de mémoire une séquence de quinze minutes, je la qualifierai d’exploit » affirme Yahya, car la prison c’est l’oubli par excellence. On se rappelle visuellement des situations vécues mais pas de tout, car une fois dehors, on prend de la distance. « Le jour où j’ai mis les pieds dehors, j’ai eu le vertige ». A sa sortie, n’étant plus habitué à voir tant de verdure, de ressentir l’air pur et cette absence des murs, Yahya en a eu le vertige. C’était vers huit heures du matin avec un soleil d’été. L’image qu’il a donnée de lui à la sortie de prison est celle d’un lapin immobilisé par les phares d’une voiture. Se calant sur ce qu’il pouvait trouver en bord de route pour pouvoir tenir debout, mais confiant pourtant quant à la suite. Il était évident pour lui qu’il va lui falloir du temps pour se réadapter aux choses de la vie, comme marcher, parler, communiquer et oublier les petites habitudes prises en prison. « Dès que je suis rentré, je me suis automatiquement mis à tourner en rond. Je m’arrête pour fumer une cigarette et je refais ma ronde, réflexe que j’ai pris à faire dans « l’aerya », la cours, ou les prisonniers peuvent s’oxygéner 2h par jour. Autres réflexes, à la vue d’un objet en fer, couteau de cuisine par exemple, un temps d’arrêt est marqué avant de réaliser que ce n’est pas interdit, car en prison tout ce qui est métallique est interdit, même les briquets qui sont vendus pourtant au marché noir à trois dinars l’unité. C’est précieux d’avoir du feu pour fumer sa cigarette et allumer sa « tila », sorte de réchaud fabriqué clandestinement par des prisonniers et qui est indispensable pour chauffer la marmite.

Un temps de réadaptation pour les matins difficiles, de mauvaises humeurs et de réveils en sursaut est nécessaire. Le matin c’est la fouille. « Une fois, ils ont débarqué à six heure du matin avec les chiens pour une fouille. Ils cherchaient un téléphone portable. Tu te réveilles de ton sommeil brusquement en sursaut avec des chiens qui aboient et les gardiens qui crient, c’est humiliant ». El habs c’est une autre vision du monde, parce qu’il met tout et tous à nu. La société dans laquelle on vit, notre image, nos idéaux, tous cela ne veut plus rien dire une fois qu’on est en prison. La seule chose qui compte c’est ce qu’il y’a dans ton couffin, « Het sokritek chaandha ».

« Tu ne peux pas berner les gens avec plusieurs visages, tu dois juste rester toi-même, la prison met à nu, elle te dévisage et tu ne peux pas changer de discours parce que tu es face aux mêmes personnes, pour longtemps. Même le fait de changer d’opinion sur un sujet, les autres le remarquent. Il n’ont rien d’autre à faire que de s’occuper les uns des autres. La promiscuité peut rendre les gens impulsifs et les pousse à réagir comme des gamins; ils peuvent se chamailler et se battre pour un rien. S’il est rapporté à un détenu qu’un tel lui passe le bonjour, cet évènement sera digne d’être raconté pendant des jours. Le fait d’attendre une petite attention venue de l’extérieur est difficile à vivre ».

Yahya poursuit: « Comment peut on passer le temps? En lisant, pour certains, pour d’autres c’est le Coran à longueur de journée. L’essentiel du temps, pour moi, a été consacré à la lecture, ou j’ai dévoré une soixantaine de livres en dix mois. Les films à la TV passent et repassent inlassablement. Les livres eux te font rêver, ils procurent de l’émotion. Il faut lire pour alimenter l’imagination, pour pouvoir tenir, car la mémoire les souvenirs et le monde fictif sont le seul trésor. J’ai eu la chance d’avoir une famille qui suivait derrière, qui m’apportait des livres, qui ne m’avait pas fait ressentir que j’étais une tare pour eux. En dix mois ils sont venus cinquante sept fois, chaque semaine, un record en somme! ».

La déchèterie sociale

En prison on trouve de tout. Tout ce qui est extravagant, décalé, qui ne reflète pas la société vit en prison. C’est L’underground, tout ce qui ne tient pas la route. La déchèterie sociale en somme, ce qui ne veut pas dire la poubelle, mais ce que le système et la société rejettent. Tout ce qu’ils ne veulent plus pour un motif justifié, ou pas. Que vous soyez coupable ou innocent, si vous êtes en prison c’est que l’on ne veut plus de vous dehors.

Yahya explique: « Par exemple, tu trouves des personnes qui sont déconnectées du réel . Des hommes d’affaires qui se croient toujours influents et qui souhaitent êtres appelés « Si Foulen », ils n’acceptent pas d’être appelés par leur prénom. Ils ne sont pas conscients que ça n’a plus de valeur. Mais c’est avec eux que je pouvais avoir des discussions d’un certain niveau. Tu apprends beaucoup des autres, toutes classes sociales confondues ». Yahya a rencontré un homme qui l’a beaucoup marqué, Amm Ali, un homme d’un certain âge, très cultivé et ouvert d’esprit, qui a beaucoup voyagé et qui lui parlait de ses noëls à New York et quand il voyait la lune a travers la fenêtre, il se mettait à lui parler. Sa femme l’avait quitté, il était seul. Il a beaucoup appris de lui et ont tissé une amitié. Amm Ali croit toujours en son innocence, mais il en a eu pour quinze ans et il n’en avait passé que trois.

Le miroir c’est ton voisin de cellule

« La prison c’est aussi vivre plein d’événements en une journée et plus rien pendant un mois! C’est très dense comme rythme. « J’ai vécu el Habs en deux parties. La première, pendant six mois où je ne savais toujours pas si j’allais être inculpé pour consommation ou pour tous les autres chefs d’accusations dont je n’ai pas signé la déposition. J’ai vécu cette période comme si je l’aurais vécue dans la rue. J’ai construit petit à petit ma propre carcasse, la même que tu te construis en société. Je suis resté trois mois sans voir mon reflet dans un miroir, par choix. Des fois, un miroir circule discrètement dans la chambre et quand j’ai décidé de me voir, j’avais une barbe énorme! Je n’étais pas bien parce que je ne savais pas comment rentabiliser le temps que j’allais encore purger en sachant que la peine n’a pas encore été prononcée. Le miroir en prison c’est ton ami et ton voisin de cellule. C’est lui qui va te dire si tu es beau, si tu as l’air en forme, si ta barbe est bien rasée, surtout les jours de parloir. Il ne faut pas que la famille détecte quoi que se soit pour ne pas les inquiéter. Pour la deuxième partie d’incarcération, il y’a eu les livres! ». Certes Yahya a un profil de philosophe, tous les détenus ne vivent pas et ne voient pas l’emprisonnement de la même manière.

En prison il existe une énorme solidarité, des liens presque familiaux se tissent, situation oblige. Si tu es adepte de l’individualisme c’est possible aussi; C’est la première chose que la prison déclenche chez le détenu et après tout il faut survivre. Mais c’est une question qui dépend de comment on conçoit la vie. Partager l’eau et le sel, comme on dit avec les valeurs que ça implique, des valeurs qui existent toujours. Le temps partagé et la galère rapprochent les gens. Les prisonniers font preuve souvent de compassion les uns pour les autres. Il faut voir la prison comme une énergie stockée qui peut être utilisée dans les projets à venir.

Oublier le passé et regarder l’avenir

Aujourd’hui Yahya vit en France. Il ne pouvait plus rester en Tunisie. Il se sent blessé et trahis par son propre pays et a besoin de temps pour s’en remettre. Son expérience n’a pas été destructrice pour lui, bien au contraire. Il est toujours ingénieur son et s’implique énormément dans l’associatif. Il enseigne l’audio-visuel aux enfants issus de zones urbaines défavorisées et les pousse à s’impliquer dans l’expression par l’image. Il souhaite aussi faire prendre conscience aux jeunes qu’ils doivent prendre du recul par rapport à ce qu’ils voient à la TV, qu’il ne fassent pas leurs premiers pas comme des simples consommateurs, qu’ils prennent conscience qu’ils peuvent exceller dans un domaine tout en s’amusant ainsi que de l’importance du cinéma et tout les bienfaits que ça pourrait leur ramener si c’est bien utilisé «  Le cinéma comme arme suprême ».

A notre époque, avec les réseaux sociaux c’est possible de se faire connaitre. Le but c’est de rendre la culture accessible. Mettre en pratique les atouts de ces jeunes et en faire un festival d’art des rues comme projet à venir. Un combat pour l’accès à la culture qu’il avait commencé quand il était encore en Tunisie. Yahya a pu tourner la page de la prison mais il garde toujours des séquelles.

                                                                                 N.Gouja