Ayant appris sa langue dés ma prime enfance, connaissant bien l’histoire et la littérature de cette France qui a colonisé mon pays pendant plus de 70 ans, je savais dés le début de mon exil volontaire choisi en 1984 que Paris “ville des lumières” ne sera pas ma destination préférée. Je voulais plutôt « m’éloigner » de tout ce qui pourrait me faire sentir que je n’ai pas quitté réellement ma Tunisie, et « goûter » ainsi la vraie amertume de l’exil. Et voilà qu’un soir de novembre de la dite année, la tête enflammée par les poèmes hallucinatoires de Rimbaud, j’ai pris le train de la gare de L’EST à Paris pour Munich. En y arrivant par une belle matinée froide, mais ensoleillée, je ne savais pas que la capitale bavaroise sera mon refuge pendant presque 20 ans! Dés mes premiers pas dans la ville, j’avais eu la forte sensation que j’étais vraiment « ailleurs », et que rien ne me renverrait à mon pays. La langue, bien qu’elle m’a parue lourde et opaque, me fascinait, jaillissant toute fraîche de la bouche des belles filles dans les bars de « Schwabing ».Au lieu de m’exaspérer, le dialecte bavarois excitait mes désirs de découvrir tout ce qui me paraissait étrange, sombre et énigmatique. Et me voilà allant de découverte en découverte avec une soif difficile à étancher, pour déchiffrer les secrets et les énigmes de cette Allemagne qui a toujours réussi à renaître de ses désastres comme le Phénix de ses cendres! Eh oui! Ce qui m’attirait à l’Allemagne avant de débarquer à Munich, c’était surtout son histoire. Une histoire en dents de scie. Une histoire avec des hauts et des bas, avec des virages qui donnent le vertige, et des désastres qui se succèdent l’un après l’autre et puis de nouveau le redressement, la renaissance, l’espoir et la joie de vivre et surtout de continuer à travailler, car en ce ventre du vieux continent qui est l’Allemagne, la vie n’a ni sens ni goût sans le travail! Et même dans cette bourgade au centre de la Tunisie, presque coupée du monde où j’étais né en 1950, mes proches, analphabètes, ne cessaient de glorifier devant moi, encore enfant , « l’allemand travailleur », « l’allemand perfectionniste » et « l’allemand qui essaie toujours d’être mieux que les autres ». Et pourtant, rares ceux qui, dans la pauvre bourgade se donnaient au travail avec amour et conscience. Tous les autres demeuraient prisonniers de leur paresse et de leur léthargie. Et dans la poussière, maussades et nerveux, ils « tuaient » la journée en buvant du thé noir, fumant et en bavardant sans répit.

 A l’assaut de l’histoire allemande

Malgré les difficultés que j’ai du affronter au début, j’ai décidé de « m’exiler » à Munich. En étudiant l’histoire ancienne de l’Allemagne, j’ai fini par vouer une grande admiration à Martin Luther. Les rôles qu’il avait joués dans le domaine religieux, politique et culturel m’ont parus et me paraissent encore considérables. Le défi qu’il avait lancé aux hautes autorités religieuses et politiques demeure exemplaire jusqu’à nos jours où l’extrémisme, surtout dans les pays musulmans, est devenu une menace pour le monde entier. Refusant de se plier aux exigences de l’église, Luther avait proclamé devant Charles Quint, empereur du Saint-Empire Romano-Germanique et devant le roi d’Espagne avec un courage exceptionnel : «Votre Majesté sérénissime et Vos Seigneuries m’ont demandé une réponse simple. La voici sans détour et sans artifice. À moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide ».

Un Luther pour l’Islam

Cette fameuse proclamation me laisse encore rêver dans l’espoir de voir un jour surgir des décombres et du chaos, une personnalité religieuse dotée de la grandeur, ainsi que du charisme, du courage et du génie de Martin Luther et qui osera réformer l’islam selon les principes humanistes et tolérants, et ce non seulement en Tunisie, mais dans tous les pays encore fidèles au prophète Mohammed. Ah! Comme il manque un Luther aux musulmans d’aujourd’hui où l’islam est souillé par des violences aveugles, et où la terreur des groupes islamistes ne cesse de se multiplier et de prendre de l’ampleur! Je sais qu’à travers différentes périodes de l’histoire ancienne ou contemporaine, certains avaient osé proclamer haut et fort leur volonté de réformer l’islam, mais ils ont été tous sévèrement punis par leurs juges, ainsi que par leurs confrères les plus proches. L’un deux est le tunisien Cheikh Abdul aziz At-Thâalbi mort en 1941. En 1904, ce grand dirigeant nationaliste, président du premier parti anticolonialiste avait publié en 1904 un petit livre intitulé : « Le sens de la liberté dans le Coran ». Dans ce livre écrit d’un trait, le Cheikh qui était doté d’une vaste culture religieuse, avait défendu un Islam éclairé et ouvert sur les autres cultures et les autres religions. S’appuyant sur le Coran, il avait appelé à l’émancipation de la femme et à la paix avec l’Occident « chrétien ». Mais ses détracteurs lui ont déclaré la guerre, et l’ont traduit en justice pour « atteinte grave aux principes de l’islam ».

L’histoire m’a révélé aussi que la guerre de trente ans est comme l’a déjà affirmé Shiller, l’un des plus grands désastres que l’Allemagne avait connus. « Cette guerre atroce est complexe » selon un clerc de Cologne. Une guerre « de tous les dangers » comme l’a décrit le pasteur suédois Johann Daniel Minck. Une guerre où selon lui on « chassait l’homme comme un gibier », et on « le frappait sans pitié et pour lui faire avouer où il avait caché son bétail ou ses chevaux, d’une manière pire que celle des Turcs .On jouait son sort aux dés. Dénudé, lié et suspendu au-dessus d’un poêle brûlant, enfumé, on l’abreuvait d’eau et de purin, qu’on lui faisait absorber par paquets, tandis qu’on sautait sur son ventre gonflé ».

La Tunisie a été aussi ensanglantée à plusieurs reprises par des guerres religieuses et confessionnelles, et ce de la moitié du 10 siècle jusqu’au seuil du 14 siècle! Chiites et Sunnites se sont livrés à des massacres féroces et les victimes des deux clans se comptaient par milliers. Des villes prestigieuses comme Kairouan, première capitale musulmane en Afrique du Nord construite au milieu du 7 siècle et Mahdia sur le bord de la mer ont été dévastées et pillées. Des femmes ont été violées devant leurs maris, leurs parents ou leurs enfants. Des savants et des poètes ont été pendus sur la place publique, ou égorgés comme des moutons. Des bibliothèques riches dans tous les domaines du savoir ont été brûlées ainsi que des palais majestueux et des forêts qui s’étendaient à perte de vue. Mais si la guerre de trente ans a pris définitivement fin grâce à la fameuse paix de WESTPHALIE, les guerres religieuses et confessionnelles continuent de menacer encore presque tous les pays musulmans sans exception. La Tunisie n’en n’est pas exempte. A prés la chute du régime de Ben ALI le spectre de ces terribles guerres, ainsi que le tribalisme qu’on avait cru enterré pour toujours, ont fait apparition, et je pense qu’ils persisteront à rôder dans la pays jusqu’à ce que cette nouvelle démocratie que les tunisiens ont tant attendue, sera assez forte pour affronter toute tentative de déstabilisation.

La littérature m’a révélé une autre face de l’Allemagne. Avant mon départ pour Munich, j’ai dévoré dans les bistrots et les petits hôtels de Paris, les œuvres de ce fameux Groupe 47 qui était à l’origine de la renaissance de la littérature et de la langue allemandes après le désastre de la deuxième guerre mondiale. Contrairement aux auteurs français de la même époque qui se sont livrés à des jeux esthétisants et formalistes jusqu’à l’excès, les écrivains et les poètes de ce groupe, tout en maîtrisant parfaitement les nouvelles techniques de l’écriture moderne, se sont penchés sur l’histoire tragique de leur pays, et surtout sur l’époque du National-Socialisme. Auteurs de « conscience », ils ont fouillé et creusé dans la mémoire collective et individuelle pour mettre à nu cette phase noire qui a failli « déshumaniser » l’Allemagne lui sapant tous ses fondements d’une nation de culture et de civilisation .Sachant qu’elle a été souillée et corrompue par la propagande néfaste du National-Socialisme, les écrivains comme les poètes de ce groupe ont déployé des efforts considérables pour dépouiller la langue de Goethe, lui redonnant sa grandeur, sa vitalité, ainsi que sa capacité de déchiffrer le passé comme le présent. Je peux donc avouer que je dois énormément à ces auteurs allemands de l’après-guerre. D’eux j’ai bien appris que la littérature n’est pas un « un jeu esthétisant » , mais plutôt un outil pour révéler les « plis » de l’histoire et de la réalité de mon pays. Elle doit être aussi une arme efficace pour combattre l’hypocrisie, le mensonge, le mal dans toutes ses formes. Bref, une littérature contre la corruption des cœurs et des consciences. Une littérature « contre l’oubli ».

Un regard allemand sur la Tunisie

Les auteurs du Groupe 47 m’ont aidé aussi à résoudre un problème qui me rongeait à cette époque, celui de la langue. Avant de quitter la Tunisie pour un exil volontaire, j’avais senti à certain moment que ma langue maternelle ne m’appartenait pas. Elle était plutôt l’outil efficace des politiciens corrompus, ainsi que des religieux qui, à force de la tenir prisonnière d’un passé lointain, l’ont vidée de sa substance et de sa capacité de dire le présent, et même le passé le plus proche. Pour cette raison, ma langue maternelle me paraissait sale, vieille et surannée; Cette sensation me paralysait et me rendait incapable d’écrire. C’est seulement à Munich, loin de mon pays, que j’ai repris contact avec ma langue maternelle; et j’ai vécu cela comme une histoire d’amour avec elle. Elle qui est devenue ma « patrie secrète » selon l’expression d’Elias Canetti.

Pendant mon long séjour à Munich, j’ai à plusieurs reprises effectué des voyages dans mon pays accompagné d’amis allemands de différents âges, et de différents sexes. À travers leurs regards et leurs sentiments, j’ai redécouvert ma Tunisie. Avec eux, j’ai partagé l’amour des divers paysages, dans le sud, comme dans le centre et le nord. A Mahdia, au bord de la mer comme dans les ruelles de Kairouan, la ville sainte qui a fasciné Paul Klee par sa lumière et ses tapis, et attristé Rilke par les cimetières des morts qui l’entourent. A Douze avec ses dunes en forme de femmes nues surtout au coucher du soleil, à Tozeur avec ses oasis doux et paisibles comme au milieu des ruines de Carthage, ou au cœur du grand théâtre roumain d’Eldjem. Dans mon pays, l’histoire est omniprésente avec sa grandeur comme avec sa misère, avec ses joies comme avec ses malheurs et ses plaies. Et j’ai remarqué que mes amis allemands vouaient le même intérêt à toutes les époques, phénicienne, carthaginoise, romaine, punique et musulmane. Ils ont la même admiration pour les belles ruines romaines de Bellarijia comme pour la Grande Mosquée de Kairouan. D’ailleurs ce sont deux allemands qui ont restauré à la perfection des vieux manuscrits d’une importance capitale, exposés aujourd’hui au Musée des Arts islamiques à Raccada prés de Kairouan. Le respect des Allemand pour la diversité culturelle et de civilisations de mon pays devrait aider les tunisiens à accepter cette diversité comme une richesse nationale et non comme un objet de litiges et de divergences qui pourraient conduire à des désastres.

En ces temps difficiles, semés de dangers de toute sorte que traverse la Tunisie actuellement, ses enfants pourraient profiter et s’inspirer des expériences douloureuses que les allemands ont vécues surtout à l’époque du National-Socialisme. Comme eux ils devraient saisir et comprendre que la démocratie ne peut réussir et s’épanouir que dans l’union de toutes les forces vives du pays, dans le respect de l’autre qu’il soit proche ou lointain, et dans le refus de toute forme de violence qu’elle soit légitimée par une religion ou par une idéologie. La valeur du travail dans le sens allemand est aussi essentielle pour les tunisiens. Mais il faudrait bien savoir que les allemands ne sont pas des « robots », esclaves de leur « Arbeit » comme le laissent entendre certains. Ce qui les caractérise, c’est un certain sens de la perfection et un dynamisme qui nous manquent ainsi qu’une imagination créatrice qui rend leur travail très efficace et très productif. Et c’est à mon avis ce qui fait défaut pour le progrès du tourisme en Tunisie, resté figé dans des options déjà révolues, ainsi qu’à une agriculture biologique de haute qualité. Sans l’adoption effective de cette grande valeur, qui est le travail dans le sens allemand, la Tunisie demeurera un pays pauvre, dépendant des autres et une terre de tensions et de violence où vit une jeunesse déboussolée sans avenir et sans espoir qui n’hésitera pas à se jeter dans les « barques de la mort » à la recherche d’un « paradis » illusoire!